EVE ET LOUIS (ET QUELQUES AUTRES X). Coup de foudre.

Peut-on tomber amoureux en faisant la queue dans une cantine scolaire ? Eh bien, je crois que oui... La preuve par cet extrait :


"La file d’attente se meut lentement. Après le demi-tour de fond de salle, là où un néon n’a pas été réparé depuis la rentrée, l’alu des plateaux qui glissent fait un bruit de train de mine de charbon. Coup de grisou. Louis suffoque, a priori sans raison : les gaz les plus dangereux sont ceux qui n’ont pas d’odeur. Pourtant, immédiatement, il lui en invente une, puissante, musquée, à lui là-bas qui vient d’asphyxier Louis, de le happer, et d’accaparer ses yeux. Les boucles mi longues pourraient lui dire elle, mais non, il sait que c’est lui, et s’en veut follement de ne pas trouver, pour l’instant, d’autre mot pour le nommer. Alors, va pour lui ! Un lui de grâce, lumineux comme un saint dans un recoin d’église mal éclairé. Un lui dont Louis ne voit d’abord qu’une chevelure agitée comme un drapeau d’arrivée, puis une main de bonjour, fine et blanche ; elle se lève pour saisir un plateau de cantine qui ressemble un éventail luisant. Dans le reflet dressé, Louis fantasme un regard qui consent et une bouche qui accueille. Puis il fait un pas, la file avance : bientôt lui et Louis vont se croiser, devant le stand à plat du jour, de part et d’autre de la barrière à réguler le flot des affamés. Louis a une faim de loup, mais il ne sait plus ce qu’il veut dévorer. Les mots se mélangent, se superposent, affolent ses sens. Il ne reconnaît même pas ce qu’il y a à manger, n’en perçoit aucun fumé. Tout de lui est tourné vers l’apparition en approche. Lui. Qui couvre la moitié de son plateau de morceaux de pain blanc et fait un pas. Vraiment, bientôt, ils vont se croiser. Le cœur de Louis en chamade d’avance, aux aguets, et en même temps, ses yeux virevoltent sans savoir où se poser, de peur d’être vus à leur tour, ou déçus. Autour d’eux, son visage rougit et chauffe, Louis le sent, et il se sent bête aussi, à moitié fou de réagir ainsi sans rien savoir de lui. Non, « bête » ou « demi-fou » ne sont pas les bons mots, ils sont bien trop banals, mais il n’en trouve pas d’autres. Alors il pense « coup de foudre » et son corps tout entier s’incandescence ; il est tétanisé. Pourtant ça pousse derrière, il faut avancer. « Et mon Dieu ! Lui là-bas bouge aussi, se détache des deux personnes qui l’entourent, une lycéenne un peu courte, un lycéen grand et large. » Un visage pousse en avant des cheveux bouclés, tel une voile épaisse gonflée la nuit par un vent qui aurait sculpté un nez décidé, des yeux clairs, des lèvres qui désirent le sable où s’échouer. Louis ne sait pas pourquoi viennent ces mots-là, dans cet ordre-là, mal associés lui semble-t-il. La main qui s’est éventée puis s’est servie en pain devient bras, devient corps, long, fin, tendu, comme en attente, comme un mat auquel se nouer dans la tempête. De loin, Louis a déjà des images de tendresses, de caresses et d’extases. Il n’a jamais serré ni par amour ni par désir, connaît à peine ces deux mots-là, mais le puceau qu’il est en effet sent qu’avec lui il saura ; que lui, l’aéré, le venteux, le guidera. Ça lui paraît cette fois complètement fou de penser ça, fou de chez fou qu’il suffirait d’un bras pour le toucher, lui, l’approché, d’un saut pour plonger dans la voile et le sable, et, en même temps, c’est simple, évident, raisonnable : il l’aime déjà, lui, l’inconnu. Entre les mots désordonnés venus en déments, une voix lui a dit : « ce sera lui ». Et maintenant lui est là, tout près, parce que le flot se meut,dans un sens, puis, sous le néon cassé, tourne dans l’autre. Les pas de Louis traînent, ses oreilles aussi ; elles entendent un prénom : « Charles ». C’est la lycéenne courte qui l’a prononcé, en levant le menton d’au-dessus sa poitrine de figure de proue ; à l’évidence, elle est plus âgée que lui, Charles, et l’aime elle-aussi, à sa manière. Peut-être sa sœur à lui… Le prénom est répété par le lycéen large et blond, mélange d’air noble et de roublardise. Ces deux voix et leurs corps encadrent ce lui devenu Charles, avec Char- comme dans Charmant, Prince Charmant. Désordre des mots et des images, coq à l’âne. « Mince, se dit Louis. Mon bien aimé est sous surveillance. Il est prisonnier. » Quelque chose d’indissociable émane en effet du trio qui accoste maintenant au stand à plat du jour. Comment s’approcher ? S’accrocher ? Le lycéen aux airs de grand mousse demande s’il peut avoir deux saucisses au lieu d’une car elles sont de chez lui, dit-il. Charles ne demande rien, ne voit rien ; et le parfum rêvé par Louis est broyé par les effluves de porc et de chou venues des cuisines. Louis voudrait se pencher, frôler du nez les cheveux sombres, soyeux, mais il est violemment poussé en avant, manque de tomber tellement il se sent faible d’un coup, abandonné, presque mort. Épuisé naufragé qui a vu passer le bateau du salut mais n’a pas pu embarquer. Ce genre de phrases lui viennent et, en même temps, il les trouve stupide, risible, débile. De la mauvaise poésie. Revenons au concret : le néon mort lui-aussi, le plateau, les couverts, le pain. Louis veut oublier Charles, il a déjà oublié son prénom ; et de toute façon, il ne le voit plus, lui a disparu. En arrivant devant le stand de saucisses de Montbéliard au chou, Louis se surprend à pleurer un océan de larmes.

- Ouh là là, ça ne va pas mon p’tit gars ? demande la dame qui tient la louche à service.

- Non, ce n’est rien. C’est la fumée des choux : elle pique les yeux.

- Ben dites-donc ! Vous avez le pleur sensible vous. Vous êtes en train de me rincer le plateau ! Cela dit, y en a qu’en ont bien besoin, hein ?

Et elle rit en secouant sa louche. Louis se dit : « qu’est-ce que c’est bon parfois de se mentir à soi-même ». Car, en bon descendant de vendéens par sa mère, il adore ça, le chou."

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