EVE ET LOUIS (ET QUELQUES AUTRES X)

Fuyant son Alsace natale à cause d'un père qui le rêve en gendarme, Louis vient d'entrer dans un grand lycée parisien; on est en septembre 1985. Extrait.


"En cours, Louis commença par se noyer. Dans son lycée de province, il était un cador, le roi du pétrole ; à Paris, il était un sous-fifre, le creuseur de puits. Un galérien courbé sur des livres plus épais que des bibles, ployant sous le fouet de logorrhées professorales auxquelles il ne comprenait plus rien. En une heure de classe, il avait l’impression de ne lever qu’une fois la tête pour détendre son cou, ses épaules, son dos. Il voyait alors qu’autour de lui, certains de ses congénères ne notaient rien, nez en l’air au-dessus de cravates sixties, de nœuds-papillons fin de siècle ou d’intemporels carrés Hermès noués de côté. Bien sûr, c’était ces fils et filles à papa endimanchés qui posaient des questions, sans lever la main, comme faisant déjà jeu égal avec leurs professeurs. Eux, barbon empâté aux yeux de sage, grande échevelée habillée post bab, gnome à lunettes portant cape et bottines, souriaient avec extase à la pertinence de ce qu’on leur demandait et, pour le reste du cours, ne fixaient plus des yeux que ceux de leurs élèves qui les avaient faits sur-briller. Double peine pour Louis : hors de la classe, il était insipide et transparent ; dedans, il n’existait même plus. Seule consolation : la certitude qu’après quelques années d’un tel bagne, il n’aurait pas la vie d’un brigadier gendarme, conducteur de fourgonnette bleue. Que deviendrait-il pour autant ? Il n’en savait pour l’instant fichtre rien mais se persuadait qu’il ferait mieux que son père et serait plus heureux que lui : l’ascenseur social fonctionnait à plein depuis plus de trente ans, pourquoi se bloquerait-il au moment où Louis et toute sa génération grimpaient dedans, gonflés à bloc par les promesses de leurs parents et celles d’un capitalisme triomphant qui continuait à penser que les ressources naturelles de la planète étaient infinies ? Ceux qui commençaient à vouloir prouver qu’une telle pensée était fausse voyaient leurs bateaux d’intervention plastiqués par des margoulins à la solde d’États qui entendaient bien continuer à pourrir la planète et y perpétrer des essais scientifiques, en mer ou sur terre, qui pourraient la faire disparaître en quelques bombes ou une bonne pandémie.

Dans les cours du lycée ou sous les galeries qui les cernaient, on ne parlait qu’à mi-voix, de peur, qui sait, qu’il ne se contracte par l’air, d’un virus venu a priori d’Afrique dont Louis ne comprenait pas bien les différents acronymes — un mot qu’il venait tout juste d’apprendre —, qu’ils soient américains (AIDS), français (SIDA) ou d’une langue inconnue, comme HHHH — pour, paraît-il, Homosexuel, Hémophile, Héroïnomane et Haïtien ! Il avait dû chercher aussi à quoi ressemblait ce pays qui s’appelait Haïti… Par contre, les langues étaient plus dissertes à propos du scandale du Rainbow Warrior, surtout à la cantine où l’on pouvait s’asseoir et se regarder dans les yeux pour se parler, comme dans l’émission de Michel Polac sur la Une. Seule différence avec elle : autour des tables en formica, les mêmes que dans toutes les cantines de France et de Navarre, on ne pouvait pas fumer ; mais on y donnait parfois, comme à la télévision, la parole aux spectateurs anonymes. Ainsi Louis, fantôme de sa classe, pur esprit aux récréations, réussissait-il à prendre une certaine consistance dans cet endroit-là, au milieu des odeurs de cuisine industrielle et du vacarme des épais plateaux d’aluminium à compartiments trainés sur des sortes de rails de service le long des banques de service — couverts jamais propres et pain mou au début, verres Duralex et desserts sous vides à la fin, et au milieu, vue plongeante sur les cuisines d’où des agents de service aux airs tristes et fermés servaient les plats du jour à grandes louchées. Quand ils étaient mous, comme les œufs à la sauce Aurore — plâtrée d’épinards aqueux et froids surmontés d’un œuf dur et d’une tombée de sauce rose au goût sucré —, cela faisait « splash » dans le compartiment principal du plateau. Quand ils étaient collants, comme le gratin dauphinois trop cuit ou la purée à grumeaux, il fallait taper les louches sur l’alu des plateaux et cela en rajoutait au bruit ambiant. Alors, côtes de porc rabougries avec le gratin, steacks hachés racornis avec la purée, il fallait hurler à table pour réussir à débattre des scandales en cours et Louis, se voyant mal passer d’un coup de statut d’ectoplasme provincial muet à celui de pamphlétaire de cantine lycéenne parisienne, ne prenait pas la parole. Les jours à épinards, endives au jambon (une horreur acide) ou coquillettes au beurre (son plat préféré, si on peut dire), il osait répondre, d’une voix timide, aux questions qu’on lui posait.

- Ça ne te donne pas envie de rester puceau, toi, cette histoire de VIH ?

Encore un acronyme dont Louis ne se souvenait pas ce qu’il voulait dire… Il essaya de faire le malin.

- Est-ce qu’on parle d’amour ou bien de sexe ?

- Dieu, ces provinciaux ! Tous des romantiques !

- En tout cas, c’est la fin d’une époque les amis ! Il va falloir ressortir les capotes, comment avant l’invention de la pilule et la légalisation de l’IVG.

« IVG ?... Est-ce que cela a à voir avec VIH ? » se demanda Louis, tout en se forçant à rire avec les autres attablés pour faire bonne figure. Un gars de terminal qui se trouvait près du groupe de première B, section Lettres, s’écria :

- Qui aurait crû que ce pisse-froid de VGE deviendrait finalement un symbole de la libération sexuelle, l’homme de la « parenthèse enchantée », hein ?

Louis n’en pouvait plus de toutes ces abréviations barbares avec des V dedans. Pour lui, les mots entiers étaient beaux et clairs. Chacun d’eux avait sa signification et sa place ; il suffisait de bien les ordonner pour s’exprimer correctement. D’un savant désordre naissait la poésie, du chaos venait l’incompréhension. Cette fascination pour l’organisation littéraire, tel était le côté teuton de Louis ; et en bon enfant d’Alsace, cette région qui avait connu trop de guerre, d’occupations, de massacres, il pensait qu’utiliser les bons mots pouvaient éviter toutes les guerres ; les abréviations, les néologismes, les anglicismes — autant de triturations de la langue de plus en plus à la mode — étaient eux une forme de violence sourde mais certaine, un début de déchéance ou de perte. Mais alors, quand on ne trouvait plus les mots, plus du tout, quand il fallait leur tourner autour pour essayer de dire un sentiment inconnu dont on ne connaissait que le mot majuscule, l’Amour, que se passait-il ? Fallait-il se faire violence, partir en guerre contre soi-même puis livrer bataille ? Se retrancher derrière les remparts de la peur ou de la honte, voire de l’indifférence forcée ? Le bachelier continua :

- L’Amour, ça n’a jamais existé. Ce qui existe, ce sont deux chairs qui se frottent et se mixent, comme en cuisine, et quand ça prend, on peut parler de plaisir. Mais vous imaginez ? Si on se met déjà à rajouter systématiquement du latex dans la recette, moi je vous dis qu’on n’est pas loin de faire des enfants dans des congélos. Le monde est en train de devenir dingue les gars !

A moins que ne plus réussir à dire soit le début d’une folie… Et non seulement l’Amour existerait, mais aussi l’Amour fou…"

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