FERDINAND, TRENTE ANS SANS GLOIRE, dernier tome de mon projet de trilogie romanesque

Même si je n'ai pas encore vraiment accouché du deuxième tome de ma trilogie, EVE ET LOUIS, ANNEES MITTERAND, j'y pense parfois à ce sacré Ferdinand, inspiré de l'un de mes oncles — mon oncle préféré en fait, et il me le rendait bien.


Voici donc un extrait de ce que j'ai déjà réussi à écrire à son sujet :


"J’ai faim. Et si je ne rentre pas vite, maman va s’inquiéter. Pour Blanche, elle ne s’inquiète jamais : c’est la plus grande des filles, et c’est la seule de nous avant douze — si je ne compte pas les parents — à avoir le droit de conduire les meuhs au pré. Pourtant, elle est moins grande que moi. Mais plus que mes cinq autres sœurs. Quand elle partira à la ville pour étudier Blanche, et qu’elle m’emmènera avec elle comme elle a promis, ce sera au tour de Marie-Jeanne ou de Ninette d’aller avec le père dans la remise et avec les meuhs au pré. Parfois, quand Blanchette fait autre chose — la cuisine pour maman, la lessive pour le père — ou qu’elle est de corvée de puits, c’est moi qui vais les surveiller les meuhs, avec le chien Filou. Il paraît que son nom commence par la même lettre que mon prénom parce qu’il est aussi corniaud que moi mais moins grand ; et lui aussi il a une gueule. Et un trou du cul aussi je crois, car quand un couteau pointu n’est plus pointu, maman dit qu’il est juste bon à mettre au trou du cul du chien. Elle est très grande maman, et déjà un peu blanche. Moi je suis juste un peu plus grand que Blanche mais un peu moins que nos deux premiers frères Cyrille et Rémi, qui eux préfèrent les chalals Moi-aussi j’aime bien les chalals mais je n’ai pas le droit de monter dessus, même avec une selle. Alors dès fois, en cachette avec Blanchette, on monte sur les meuhs sans selle. Il va vraiment falloir que j’aille les rentrer seul si elle ne revient pas ma sœur.


J’avance dans la pluie. Rien que quand je marche elle me fait mal à ma tête tout plate ; alors je ne vais pas me mettre à courir, j’aurais encore plus mal. Mes galoches à semelles de bois font floc-floc dans les flaques, et c’est aussi pour ça qu’il ne faut pas que je cours : le bois, ça glisse sur les pavés mouillés, et même plus loin sur le goudron. Avant la route, il faut que je tourne à droite dans la rue en pente où il y a la boulangerie à bonbons, que je traverse la place avec l’arbre au milieu et que j’aille jusqu’à la gare orange. J’ai compté, ça fait 466 pas avant la route pour moi, et 523 pour Blanche qui est plus petite puisqu’elle est moins grande mais plus aussi. Au soixante-treizième pas après l’école, j’entends les premiers cris — les sœurs qui n’en sont pas n’ont pas donné beaucoup de devoir pour demain. Je reconnais la voix : c’est celle du Jeannot. « Eh regardez ! Il est encore là le daibile ! Il a pas quitté le village, ce sale ligot ! S’i’ nous touche, i’ va tous nous rendre aussi endouye que lui ! » Après, des flocs-flocs se rapprochent dans mon dos. Et puis les deux frères Cochepin sortent de chez eux, près de la boulangerie. Alors je cours. Je me concentre pour bien plier les genoux et poser mes pieds à plat sans glisser. « Eh, matez ça ! I’ court comme une gazelle ! C’est une fille ! » J’aimerais bien ça, moi, être une gazelle ou un chalal ou même un âne : ça a la tête fine ces bêtes-là et la pluie ne leur fait pas mal au crâne, même pas quand elles courent.


L’eau coule dans mes yeux et ça pique un peu, mais je les vois bien quand même les deux Cochepin. Ils écartent les bras côte à côte au milieu de la rue parce qu’ils veulent m’attraper et si je ralentis, c’est sûr, je glisse. Heureusement, Madame Boucher, la boulangère, sort de sa boutique avec une pelle à pain. Le manche est très long et paf ! elle en donne un coup sur la tête au Mathieu, le plus jeune des deux frères. Peut-être qu’après ça, il aura le même crâne que moi et ne saura plus les nombres après dix. En plus, la mère Boucher hurle aux Cochepin d’autres mots que je ne connais pas bien et qui ont l’air assez gros : « Merdeux ! Philous ! Bonharien ! Mouche à merde ! » Ah si, ce mot-là je le connais : les meuhs et les chalas, dès fois, ils en ont plein les yeux des mouches à merde. Peut-être qu’ils en ont aussi sur eux des mouches les frères et que c’est pour ça qu’ils retournent chez eux en sautant. En plus, à leurs pieds, ils avaient encore leurs pantoufles : ça, ça glisse pas mais « ça s’trempe en moins d’deux comme une couche » qu’elle dit maman. C’est pour ça qu’elle ne veut jamais que je sorte dans la cour avec mes chaussons. D’abord, même quand il n’a pas plu « depuis la Saint Glin-Glin » (qu’elle dit aussi maman), la cour elle est toujours mouillée parce que les meuhs pissent en passant. Et puis les pantoufles, il faut qu’elles servent au moins trois fois. Avant moi, il y a eu Raymond et après moi il y aura Yvon, celui qui vient juste après Blanche. Yvon, il a déjà le droit de monter sur le dos des chalals."

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