EVE ET LOUIS (ET QUELQUES AUTRES X). Course en mode grenouille

Mes deux héros et quelques autres sont un temps élèves au lycée Louis-le-Grand, Paris. La scène qui suit est à peine exagérée : pensionnaire khâgneux là-bas de 1985 à 1988, j'ai connu ces courses — en tant que jury bien sûr, vu mon amour du sport...


"Prenons ce mardi 15 octobre 1985 vers 22 heures par exemple, après la projection du Septième Sceau d’Ingmar Bergman dans la salle du lycée. Au dernier étage de son aile nord, les portes coupe-feu des dortoirs 3 et 4 ont été bloquées en position ouverte afin de libérer une longueur de course d’à peu près cent mètres, sans obstacle et bien éclairée. Les spectateurs sont aux portes des mini-chambres, ouvertes elles-aussi, souvent à plusieurs car des cothurnes sont venus d’autres dortoirs, apportant les bières et quelques flasques de mauvais gin. L’ambiance est déjà chamailleuse et avinée lorsque les quatre membres du jury de course arrivent — Fabrice a tenu à terminer sa caisse avant de monter. Ce soir, il donnera le départ, Louis comptera les touches — c’est-à-dire les moments où les coureurs se sont cognés aux murs —, Charles jugera le style et Eve, comme toujours, chronométra, rassemblera les notes de ses assesseurs, fera de savants calculs et remettra sa médaille au vainqueur, un morceau de film 16mm d’une vieille bobine trouvée dans la cabine de projection à la réouverture du ciné-club — Eve a cru reconnaître des séquences de On achève bien les chevaux — attaché à une épingle à nourrice.

A 22h08, Fab’ a fini de remplir sa liste de candidats à la course du jour et un premier coureur est sur la ligne de départ, entre la porte des toilettes et la porte des douches du dortoir 4 et dans l’axe du couloir dédoublé, pieds bien posés à plat sur le sol carrelé, genoux pliés, fesses en arrière au-dessus des chevilles, mains posées elle-aussi sur le carrelage, doigts écartés pour mimer des palmes : ainsi positionnée, toute personne normalement constituée ressemble à une grenouille. Pour noter les touches et le style, Charles et Louis sont installés face-à-face à mi-parcours, sur le palier de l’escalier intermédiaire qui dessert les deux dortoirs, leurs têtes penchées en avant en direction du point de départ ; Louis pourrait en profiter pour parler à Charles, s’ouvrir à lui, mais le moment n’est pas des plus propices, même si personne ne les regarde. En effet, de part et d’autre des couloirs, les dizaines de têtes des turfistes de bords de mares qui dépassent des portes des chambres ont les yeux rivés vers le starting-block. Eve enfin est au bout du second couloir, assise sur une série de chaises remontées des classes et empilées les unes les autres ; ainsi peut-elle juger des courses depuis une certaine hauteur. Reine incontestée et solitaire de l’événement, elle est entourée de ses prétendants cinéphiles puceaux.

A 22h09, Fabrice donne le premier départ en sifflant entre ses doigts — il a appris la technique des ouvriers qu’il a côtoyés lors d’un stage que son père l’a obligé à faire dans l’une des usines familiales. Le candidat s’élance et se met à sauter pour avancer, repassant par sa position initiale après chaque bond, et coassant régulièrement en louchant et ouvrant grand la bouche. Très vite, ses coassements s’éraillent et il se met à tousser. S’en suit forcément plusieurs touches aux murs, dès le premier couloir, fautes que Louis note scrupuleusement sur un carnet. Face à lui, Charles a l’air dubitatif quant au style, mais les spectateurs sont à fond pour encourager la bête : ça crie, éructe et chante des chansons animalières à qui-mieux-mieux, en levant les poings et lançant des verres d’eau sur le coureur. Quand il passe à mi-parcours, près de l’escalier, il est déjà trempé et, dans le second couloir, les touches aux murs se multiplient car ses pieds mouillés glissent sur le carrelage. Ce candidat-là sera classé avant-dernier par Eve.

Entre 22h09 et 22h27, six autres princes en herbe joueront les grenouilles sans même avoir été embrassés par leur reine, et le gagnant du jour sera aussi le plus joli des sept coureurs, ou le moins moche, une grande asperge à la mèche noire rebelle, au sourire enjôleur et aux craquantes taches de rousseur. En le voyant passer près de l’escalier, Louis s’est souvenu de ce qu’il a vu de la peau de Charles lorsqu’il l’a embrassé, a osé changer de côté en s’accroupissant pour venir près de lui, l’air de rien lui a saisi la main, l’a serré, mais Charles l’a vite retiré en murmurant, crut-il, un « sois patient » qui réussit à enflammer sa nuit."

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