EVE ET LOUIS..., un chapitre en plus

J'ai commencé début avril dernier la relecture/correction de EVE ET LOUIS, ANNEES MITTERRAND, mon second roman (qui compte pour l'instant environ 150 pages A4, soit entre 300 et 400 une fois édité).


Arrivé près de la fin début juin, je me suis rendu compte que, lors même que mon récit s'ouvrait sur l'enfance puis l'adolescence de Eve, mon héroïne féminine, je l'avais un peu perdu en route...


Qu'à cela ne tienne ! Je suis en train de rajouter, disons au trois quarts du roman, un nouveau chapitre, sous la forme d'extraits du journal intime de Eve; et j'adore écrire à sa place !


Extrait.


"Mon cher journal,


Nous sommes le 26 octobre 1985 et voilà que je te ressors soudain de mon tiroir de bureau d’enfant après plus de quatre ans de silence ! Oui quatre ans que je t’ai laissé en plan, le jour où Monsieur François est devenu président et où j’ai crû que je n’aurais plus à me plaindre de rien. Que tout ce qui m’adviendrait — tu vois, j’ai grandi, j’emploie des mots savants, hi hi hi — serait tellement beau, tellement unique, qu’il serait indécent, ou bien très m’as-tu-vu, d’en parler ne serait-ce qu’à son journal intime. Le silence est le propre des gens très heureux paraît-il. Ou bien des gens très riches, je ne sais plus.


Aujourd’hui, nous allons fêter les 69 ans de « ce cher François » comme disent papa et maman. Pourquoi 69 ans et pas 70 (par exemple) me demanderas-tu ? Parce que « tonton », comme tous les autres gens l’appellent désormais (plutôt méchamment), et comme moi j’aimerais bien pouvoir très gentiment le surnommer — car oui, je te l’avoue à toi, j’aurais bien aimé que cet homme soit mon oncle, je l’ai toujours trouvé doux et attentionné, un peu taquin parfois, et tellement drôle au fond —, parce que donc mon tonton secret s’est souvenu que 69 était aussi l’année de notre naissance, à Charles et moi. Quand je te disais qu’il avait de supers attentions cet oncle-là !


Charles ne l’aime pas trop, il lui en veut toujours de ne pas l’avoir laissé enregistrer en direct les « réunions d’avant victoire » — ça aussi c’est une expression des parents. Qui sait si son goût du mystère et son manque de franchise aussi ne lui viennent pas de là ? De toutes ces fois où il a fallu qu’il s’approche en cachette du salon pendant les réunions ? Avec tout son attirail, il n’était pas hyper discret, je t’assure, mais il a réussi à ne jamais se faire pincer. Faut dire que maman se pomponnait toujours ces jours-là, et mettait des talons. Quand elle se levait pour aller chercher un nouveau plateau de petits fours ou un magnum de Champagne mis à glacer — je crois que tonton François a des goûts de luxe —, ça faisait un potin d’enfer sur le parquet du salon et, pour Charles, c’était le signal qu’il était temps de se carapater en douce et de serpenter sans bruit jusqu’à notre chambre. Une vraie anguille mon frère, te l’ai-je déjà dit ? A part « faire du son » comme il dit, tu me demanderais ce qu’il aime, ce qu’il veut, je ne saurais pas quoi te répondre. Est-ce que tous les hommes, les mâles je veux dire, sont comme ça, pleins de secrets, d’indécisions, et de fautes inavouées ?


Au fait, t’ai-je dit qu’on a rapproché nos lits dans la chambre ? Ça nous aide à nous parler, à nous confier des trucs, mais j’ai l’impression que c’est surtout moi qui parle, enfin, quand il s’agit d’échanger des choses importantes… Si j’ai déjà tellement de mal à sonder mon propre frère, comment vais-je faire pour trouver un mari ? Car je ne veux pas me marier avant quelqu’un que je ne connaîtrais pas intimement. Et tant pis si je n’en suis pas amoureuse à fond, je suis sûre vouloir me marier avec quelqu’un qui sera aussi un très bon ami. Peut-être qu’au fond, l’amour, le sexe, c’est la même chose, et que vivre avec quelqu’un, faire des enfants, c’en est une autre ?...


Mais n’importe quoi ! Je parle de mon hypothétique mariage alors qu’aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Monsieur François, qui n’est plus venu à l’appart’ depuis qu’il habite un palais ; pourtant, je sais que les parents l’ont invité plein de fois. Quand son secrétaire ou je ne sais qui à téléphoner pour annoncer la nouvelle, papa a d’abord cru à une blague et il a raccroché. L’autre, il a dû rappeler quatre fois avant que le paternel daigne enfin l’écouter. Quand il a compris de quoi il s’agissait, ça lui a scié les jambes, et il s’est laissé tomber en tailleur sur le parquet. C’était l’été, il était en short, et vraiment, sur le sol, on aurait dit un sioux hébété qui découvrait le fil à tortillons du combiné téléphonique. Vraiment, il faisait une de ces têtes ! Depuis ce jour-là, il y a une chaise près du téléphone dans le hall d’entrée, au cas où : papa a dit ce jour-là que le ridicule pouvait tuer, je ne sais pas pourquoi. Maman, elle, ne dort plus depuis des jours à cause de cette histoire d’anniversaire — qui va être un peu aussi celle de ses deux enfants. Pourtant, Monsieur François lui a bien dit que pour le repas et les boissons, il ferait tout livrer ; elle a seulement réussi à lui faire accepter qu’elle ferait le gâteau et achèterait les bougies : à têtu, têtue et demie !

La bouffe et les vins sont arrivés tout à l’heure de chez un super traiteur, en même temps que des huîtres fraîches venues tout droit de Bretagne : aller-retour express de l’un des chauffeurs de l’Élysée uniquement pour ça ! Quand je te disais qu’il avait des goûts de luxe ce sacré tonton. Nous, j’ai crû qu’on avait gagné au loto quand j’ai vu la première, puis la deuxième, puis la troisième tenue que maman s’est achetée pour l’occasion. Et pour l’instant, elle ne sait toujours pas laquelle elle va mettre : elle est en nuisette et tablier de cuisine en train de mettre la table, pestant de ne pas avoir acheté aussi un nouveau service à vaisselle, « du Limoges » qu’elle a dit. Ça coûte cher aux petites gens d’avoir des amis très importants et de vouloir les recevoir…


Dehors, tu verrais, c’est l’hallu ! Ils ont bloqué toute la rue, des deux côtés ; fait virer aussi toutes les voitures hier soir. Les voisins ont râlé mais pas trop : ils allaient peut-être croiser le Président de la République, alors… Mais le croiser de loin, hein, parce qu’il y a des tonnes de flics et de beaux mecs en costards sombres pour assurer la sécurité et faire le service d’ordre. « Tout cela aux frais du contribuable » a grommelé maman. Moi, je me demande… Si tout à l’heure, à table, je saisis mon couteau et me penche en avant pour prendre un morceau de beurre, est-ce qu’ils vont me sauter dessus les Kens en Armani, et m’envoyer direct en prison, certains que je voulais occire tonton ? Tu vois, quand je sors des mots comme « occire », Charles se moque de moi ! Mais je viens d’entrer en hypokhâgne quand même ! A seize ans ! Alors, forcément, je dois tenir mon rang, hi hi hi !


Mais je crois qu’il faut que je te laisse : ça s’agite dans l’appart’ et dans la rue, je crois bien que notre invité arrive. Et tu ne devineras jamais ce que je lui ai acheté comme cadeau ? Une bouteille d’Orangina en verre, une petite. J’espère qu’il se souviendra…


En tout cas, ravie de ces retrouvailles mon journal ; il faut qu’on se fasse ça plus souvent, comme on dit."

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