Parution officielle de ENTRE LES LIGNES - LETTRES DU FRONT COVID

ENTRE LES LIGNES... est le résultat d'une troisième initiative d'écriture collective en temps de Covid. Une par confinement...

Celle-ci a été inspiré par le désormais fameux discours télévisé d'Emmanuel Macron du 16 mars 2020, celui où il a répété six fois en moins de cinq minutes : "nous sommes en guerre".

Pour le prendre au mot un an plus tard, 36 auteurs et moi avons écrit 81 "lettres du front" en nous inspirant de celles des poilus de La Grande Guerre.

Voici l'une d'entre elles, pour vous mettre en appétit et vous convaincre de vous procurer le livre sur https://www.youstory.fr/produit/livre-entre-les-lignes/


"Le 3 avril 2021.


Cher Auguste,

Je t’écris depuis le seul puits de lumière auquel j’ai droit d’accéder pendant mes journées enfermées. Ici, à Lyon, où je me trouve actuellement, je ne garde contact qu’avec un mur de béton gris, parsemé de quelques fenêtres opaques. Drôle de coïncidence de vivre en face d’un cabinet médical durant cette pandémie. Sortir n’est plus possible pour moi. Je fais partie des victimes de la première vague de cette guerre menée contre un ennemi invisible que nous ne savons comment vaincre.

Je sens beaucoup d’inquiétude autour de moi, les rues sont vides, l’ambiance générale n’est rythmée que par les allers et venues incessants des ambulances. Je n’ai plus de contact avec l’extérieur depuis que notre ennemi commun a eu raison de moi. Pourtant, je me bats, je me bats chaque jour pour triompher de cette bataille.

Mais je peux te confirmer que nous sommes en guerre, comme notre Président l’a fait comprendre lors de son allocution. Mes capacités gustatives et olfactives sont réduites à néant. Il n’est plus possible pour moi de distinguer ce que j’ingurgite pour donner un peu d’énergie à mon corps. Plus rien n’a de goût, et, dans la bouche, tout ressemble à une poignée de sable. A chaque repas, les personnes qui s’occupent de moi m’apportent de quoi me maintenir à flot. J’ai l’impression d’être un vulgaire rat d’égout, qui répugne les autres. Le contact m’est interdit avec quiconque. Je dois attendre qu’on me donne ma nourriture et que mes compagnons partent pour ne pas échanger quoi que ce soit. On me dit que c’est la meilleure des façons pour que notre adversaire ne se propage pas davantage.

Chacun de mes camarades non contaminés lutte à sa façon et notre effort de guerre sera, je l’espère, prochainement récompensé. Les efforts fournis ne semblent néanmoins pas avoir d’effet direct et immédiat sur notre ennemi. Les stratégies mises en place jusqu’à maintenant ne font que ralentir son avancée mais nous ne parvenons pas à le stopper.

Je veux quand même te dire qu’ici, malgré le mal qui s’abat sur nous et les conditions dans lesquelles nous sommes forcés de vivre, l’aspect humain de chacun ressort et prend le pas sur le malheur. Comme une volonté de se battre et de vaincre. Tous les soirs, je peux entendre depuis mon lit les applaudissements de tout le Cours Vitton en soutien au personnel soignant qui lutte à sa façon dans les hôpitaux érigés ici et là.

Il est vrai que ces actions n’aident pas à combattre, mais elles réchauffent le cœur de certains dans un moment où nous ne savons pas comment tout se finira.

Dans mon isolement j’ai accès aux informations du front dans lequel nous sommes impliqués, et je refuse de me plaindre auprès de mes proches et de mes amis qui prennent sans cesse des nouvelles de moi. Je m’efforce donc de ne pas faire paniquer les proches qui me contactent en restant positif. De toute façon, je n’ai plus grand chose à raconter. Ma vie est devenue une sorte de passage à vide où les liens sociaux sont quasi inexistants, et mon entourage me manque. Mais je ne peux que relativiser face à mes concitoyens qui, eux, ont perdu la vie, ou sont plongés dans un coma artificiel pour pouvoir s’accrocher à la moindre chance de survie. Car selon les informations que diffusent les réseaux sociaux ou les programmes d’information télévisée, le nombre de morts au sein de nos troupes est aujourd’hui plus important que le nombre d’habitants de la ville de Dunkerque. 96 875. Ce nombre ne paraît pas si élevé. Pourtant, c’est le nombre d’individus touchés et tués par cette pandémie sur notre territoire. Et quand je me dis que chaque unité de ce nombre représente un individu à part entière, je prends soin de garder l’envie et le courage de me battre, pour rester en vie, pour honorer la disparition de ceux qui n’ont pas pu faire face à ce virus.

J’espère pouvoir t’écrire bientôt, dans de meilleures conditions.

J’espère pouvoir te serrer dans mes bras sans risque sous peu.

Je garde espoir que cette guerre sera bientôt terminée, que nos efforts paieront et que notre ennemi commun n’aura pas les capacités de tenir tête et de faire face à l’unité collective et à la coalition dont nous faisons preuve.

J’espère que, même si nous ne pouvons pas nous voir pour ces fêtes de Pâques, tu n’as pas englouti tous les chocolats que tu as trouvés dans le jardin.

Tendrement je t’embrasse. A très bientôt, je le veux et je l’espère.

Ton oncle qui t’affectionne particulièrement.

Paul.

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