EVE ET LOUIS (et quelques autres X)

C'est pour l'instant le titre du "préquel" de BLANCHE AU FIL DES JOURS, mon premier roman, et donc peut-être mon deuxième...

A travers la jeunesse de Louis, fils unique de Blanche et son mari, Albert, il s'agira aussi d'une plongée dans les années Mitterrand.

Extrait "brut de décoffrage".


A dix ans, Louis écrivit son premier poème en alexandrins. C’était une ode de trois pages écrite avec flamme à la gloire de sa chère maman, qui en pleura. Pendant la lecture qui eut solennellement lieu lors d’un retour de messe, ce cher papa, lui, retint non pas des larmes mais du Louis-ne-sut-d’abord-pas-trop-quoi — à mesure qu’il lisait son texte, il avait vu le visage de son père clignoter de plus en plus vite en blanc et rouge — puis, sans un mot, il partit faire un tour de fourgonnette de gendarmerie. Peut-être Blanche pleura-t-elle aussi à cause de cette fuite-là… Quand son mari revint plusieurs heures pour tard, il était dans une colère noire — que de couleurs en si peu de temps !

- La poésie, c’est un truc de filles. Toutes ces rimes-là, en fin de phrase…

- Vers…

- Laisse-moi parler p’tit con ! Tout ça, ces mots qu’on n’y comprends rien, ça fait mal à la tête comme le mauvais parfum des putes !

- Mais enfin, Albert, mon chéri…

- Quoi, Blanche ? Tu sais bien que j’y suis jamais allé aux putes : c’est pas hygiénique. Je te parle de celles que je fourre en cellules à la gendarmerie tous les samedis soirs. Et toi Louis, c’est là que tu finiras si tu ne m’obéis pas. Tu peux bien faire ce que tu veux avec tes poèmes et tes concours de nouvelles, tes maîtres ils peuvent mettre tous les Alleluia qu’ils veulent sur tes carnets de correspondance, « et qu’il est tellement intelligent, et qu’il est tellement merveilleux, et qu’il ira très loin » blablabla, tu seras gendarme, comme ton père. Ta mère a déjà eu du mal à me faire un enfant, elle m’a fait un fils, et il n’est pas question qu’il tourne artiste ou je ne sais quoi ! Tu verras, remplir des procès-verbaux ou des dépositions, c’est une forme de littérature.

Transi d’hébétude et d’effroi, Louis réussit néanmoins à penser : « au moins, il connait le mot littérature ». Albert Hopstein, lui, s’ébroua d’un rire animal ; pour un peu, il aurait mordu. Blanche, sa femme, se fil, elle, cette réflexion : « j’ai eu un père qui avait le vin mauvais, et maintenant j’ai un mari qui a le rire mauvais : ça va mal finir. » En pensant cela, savait-elle déjà qu’une maladie qui deviendrait à la mode plus tard sous le nom d’un obscur médecin allemand, Alois Alzheimer, l’obligerait à finir ses jours dans ce qu’on appelait encore Hospice dans les années soixante-dix et qui deviendrait EHPAD trente ans plus tard ?... En attendant, la famille soupa puis regarda le film du dimanche soir sur la 1 : un épisode des Gendarmes de Saint-Tropez. Louis était maudit, et sut ce jour-là que jamais plus il n’obéirait à son père, en rien ; il décida même qu’il vivrait de sa plume. Son Œdipe venait de se démultiplier à une telle vitesse qu’il aurait de quoi écrire toute une vie, quelle qu’elle soit. D’autant que son entraînement à celle-ci, son endurcissement à coups d’épisodes-chocs, « l’épaississement du blindage » comme il l’écrivit plus tard dans un des innombrables textes qu’il ne publia jamais, étaient loin d’être terminés.

A onze ans, Louis se prit carrément une torgnole paternelle parce qu’il trouva « bouleversante » — ce fut bien le mot qu’il utilisa — la cérémonie de couronnement du tout nouveau mais déjà vieux Président de la République, François Mitterrand, au rythme de l’Ode à la Joie de Beethoven chantée au pied du Panthéon. Heureusement qu’il n’avait pas osé dire qu’il trouvait que les fleurs en général, et les roses en particulier, allaient bien aux hommes, sinon, il se serait pris une raclée entière. Son goût pour la musique classique prend également racine dans cette épisode-là.

A douze ans, de mystérieux et aléatoires problèmes d’arythmie cardiaque eurent pour conséquence que Louis était régulièrement exempté de cours de sport. Malheureusement, il se porta plutôt bien pendant le trimestre d’hiver et les cours eurent lieu à la piscine municipale. A chaque séance, et sous les rires moqueurs de ses camarades, il mettait au moins cinq minutes à se décrocher du bord du bassin : sa propre avait failli l’y noyer quand même… Les profs de sport, dont une brute à barbe au dos vouté du nom de Bréjaud, avaient beau le pousser vers le milieu de l’eau avec les gaffes qui, normalement, servaient à aider les nageurs en difficulté, il ne décollait du carrelage froid et comme gras à cause du chlore que lorsqu’il l’avait décidé — ou plutôt quand les garçons du lycée qui venaient avant ceux du collège étaient tous partis. De là où il jouait la moule accrochée à son rocher, il avait la meilleure vue possible depuis les abords du bassin sur le vestiaire hommes de l’établissement ; et, malgré l’eau chlorée qui lui piquait les yeux, malgré les gaffes qui leur passaient devant et les faisaient alors loucher un instant, ce qu’il voyait le ravissait d’aise.

Car c’est ainsi scotché en bord de piscine, son zizi chirurgiqué collé à un slip de bain vinyle rouge et plongé dans l’eau froide, que Louis connut ses premières érections. Comme ils étaient beaux les lycéens, comme ils étaient désirables ! Définitivement assurés de leurs beautés d’éphèbes quand leurs camarades plus jeunes hésitaient encore entre rester enfants ou devenir des hommes — sacré dilemme en fait —, ils ne gardaient pas leurs serviettes éponges autour de leurs reins pour se changer et osaient, eux, utiliser les douches collectives — dont Louis, malheureusement, ne voyait que l’entrée et les deux premières pommes depuis son bas promontoire. Mais quand même…

37 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout