Nouvelle session d'ateliers "écriture et musique" en milieu carcéral

Cette semaine, Thibaut Camerlynck, musicien, et moi avons passé deux jours au quartier pour mineurs du centre pénitentiaire de Laon, dans l'Aisne. Voici, jour par jour, puis heure par heure, un compte-rendu de cette nouvelle expérience, et, surtout, quelques nouveaux textes écrits par les jeunes détenus pendant nos ateliers.


Mardi 23 août, 14h-16h, début de notre nouvelle étape de « tournée » en quartiers de détention pour mineurs des Hauts-de-France


Pour la première fois depuis que nous faisons des ateliers en milieu carcéral, Thibaut et moi nous présentons à l’accueil alors qu’ « il y a parloir », c’est-à-dire que des proches de détenus font aussi la queue pour entrer et rendre leurs visites. Nous attendons avec eux, au milieu d’eux, et c’est à la fois émouvant et déstabilisant : on sent de l’amour, du besoin, une furieuse nécessité d’être là dans les visages qui nous entourent, et, en même temps de la gêne, de la honte même, ce qui fait que les visiteurs n’osent pas se regarder les uns les autres. Un moment, un monsieur tape à la vitre blindée de la guérite de surveillance, dit qu’il vient apporter des vêtements pour son frère qui a été incarcéré « jeudi », montre un gros sac plastique très plein, dit qu’il a téléphoné, que quelqu’un lui a dit que c’était possible et qu’il pouvait venir. Le surveillant lui répond qu’il va se renseigner, qu’il faut attendre. L’attente est longue. Le frère du frère s’angoisse, ne comprend pas qu’il puisse y avoir problème puisqu’on lui a dit que…


Lionel, l’éducateur qui nous accueille et doit nous faire entrer arrive, accompagné d’une collègue. En même temps, un autre surveillant sort de la guérite en poussant une grande panière à linge à roulettes. On charge le matériel son, la guitare, nos sacs — dont on a sorti nos téléphones et nos ordi, restés dans la voiture — et comme on dit, roule ma poule ! On a nos habitudes maintenant pour entrer dans une prison : on pose le reste de nos affaires sur le tapis roulant, on enlève montre et ceinture, on ne bipe pas en passant au contrôle, on glisse sous l’hygiaphone nos CNI d’un air désinvolte contre des badges « visiteurs », on papote détendus en passant les autres points de contrôle ; on ne les compte même plus, on dit « bonjour » aux surveillants et on s’extasie sur les détails qui différencient une prison d’un autre ; à Laon par exemple, il y a un superbe terrain de football en gazon synthétique. A un moment, eu égard à l’actualité récente, on parle un peu karting en rigolant avec deux surveillants que ça fait bien rigoler aussi.


Le groupe du jour est lui plutôt fermé, claquemuré : Youssef ne veut a priori rien faire et demande régulièrement quand l’atelier finit, Mathieu fait ostensiblement des origamis avec les feuilles sur lesquelles il est censé écrire, et Otman se protège derrière le fait qu’il n’y a pas si longtemps, il était encore au Maroc, son pays natal, et que donc il parle et écrit mal le français. Les jeux d’écriture automatique sont laborieux, les premières tentatives d’enregistrement pour le podcast du jour échouent, en plus il fait très chaud dans la petite salle. Mais soudain, au bout d’une bonne heure d’atelier, mini miracle autour d’un mot choisi au hasard dans le dictionnaire — le mot « loup » — et de tous ceux qu’il a immédiatement évoqué en nous et que nous avons noté collectivement au tableau blanc, une histoire prend forme. Avec Thibaud on sent bien qu’elle démarre plutôt sur le ton de la moquerie, du « ah bon, on peut écrire ce qu’on veut, alors vous allez voir ce que vous allez entendre », mais comme on ne juge pas ce qui nous est ainsi donné, qu’on en fait une simple matière avec laquelle jouer, qu’on prend au fond ce jeu très au sérieux, et vice versa, nos trois participants sont rassurés, se mettent à croire à leur propre blague, et très vite les idées fusent, foutraques, parfois contradictoires. Au tableau, j’écris sous la dictée, j’efface, corrige, rajoute des incises, relance quand il y a besoin, fait ralentir quand ça va trop vite, suggère des petites modifs, me fait envoyer sur les roses, redevient humble écoutant écrivant, et voici au final le résultat, notre petit conte du jour :




« Il était une fois un petit loup qui s’appelait Gabin. Il était agressif, très féroce et il avait toujours les crocs. Il vivait dans une villa à côté d’un lac ; il dormait souvent sur son ordinateur et, au lever, alors il boitait.

Un jour, il rencontre l’éléphant Dumbo qui devient son ami ; ils ont même grandi ensemble. Des chasseurs recherchaient les deux animaux et voient la villa. Ils l’inspectent car ça leur paraît bizarre qu’il y ait une villa dans la forêt. Ils repèrent des traces de pattes et reconnaissent des empreintes d’éléphant et de loup.

Ils ressortent. Dumbo est au bord du lac, il est en train de boire. Les hommes le mettent en joue avec leurs fusils à balles anesthésiantes, mais, au moment où ils tirent, Gabin s’interpose et tombe endormi. Fou de rage, Dumbo charge les chasseurs, les fait fuir et attend que son ami se réveille. »


En fin de séance et pour demain, on nous annonce des groupes plus faciles. A suivre donc…



Mercredi 24 août, de 9h-11h puis de 14h-16h, toujours à Laon, nous vivons nos premiers ateliers en tête à tête


En guise de groupes, un seul détenu par demi-journée… Les aléas de l’incarcération, des parloirs, des convocations chez le directeur ou le médecin, des refus aussi. Alors que chaque jour, le temps de sortie dans la cour ne dure qu’une heure, ça me paraît fou qu’on puisse préférer rester dans sa cellule plutôt que de venir à une activité, quelle qu’elle soit ; mais c’est comme ça.


Florian a le visage très blanc. Sur chaque poignet, un pansement. J’ai l’impression qu’en allant travailler en quartiers pour mineurs, il va falloir que je m’habitue à ces marques-là. En plus, ses doigts sont abimés : dans quoi a-t-il tapé ? A 17 ans, de l’extérieur, il paraît pourtant calme, posé… Le contraste entre les différents signaux qu’envoie Florian m’amène à lui proposer de travailler à partir d’une des quatorze images en noir et blanc de l’album « Les mystères de Harris Burdick », un livre que j’adore car justement, sur chaque double page, il associe une image, un titre et une phrase (parfois deux) qui ne vont pas ensemble. Chez les délinquants, c’est peut-être ça le problème : il y a des choses en eux qui ne vont pas ensemble…



Parmi les quatorze images, Florian choisit celle qui s’intitule « Sous la moquette », et, à partir d’elle, voici ce qu’il a écrit pas à pas (avec juste un tout petit peu d’aide par-ci, par-là) :


« Assis dans le salon, je vis une ombre apparaître. Je n’avais plus de doute, la lumière tamisée faisait apparaître le soulèvement important de la moquette. Ce n’était plus de la déception, c’était du ras-le-bol : j’allais l’écraser la sale bête !

Deux semaines passèrent et cela recommença.

J’étais de nouveau au salon. Le mouvement anormal de ma lampe tordue provoqua en moi une vague d’effroi qui me poussa au bord de l’écroulement.

J’étais en colère et prêt à casser la chaise sur la chose. Oui, je soulève la chaise et je vais la casser, vous voilà prévenu !

Mais soudain, la moquette se lève encore plus. Je suis pris d’une vraie terreur et, cette fois, je crie. »


En fin de séance, Florian accepte d’être enregistré pendant qu’il lit le texte. Là encore, sa voix ferme, presque puissante, ne va pas tout à fait avec le reste de lui…


L’après-midi, voici Marco, habillé plus coloré que ses codétenus, plus sûr de lui aussi, sans agressivité. Toutefois, il prévient vite qu’il est venu pour écouter mais pas pour écrire, car, écrire, il ne sait pas, ou ne s’en sent pas capable — j’avoue ne pas me souvenir de l’expression qu’il a utilisé. Par contre, je me souviens très bien d’avoir un peu paniqué et de m’être demandé : « mais alors, qu’est-ce qu’on va faire ? »

J’écarte la question pour le moment et on passe directement au temps de lecture musicale — un temps qui a toujours eu lieu dans nos précédents ateliers en QPM, mais pas forcément au début. Thibaut joue un très beau et très ample morceau — celui dont il a fait son seul clip à ce jour et qui a fait 30.000 vues sur youtube ! —, j’enchaîne avec un extrait d’un de mes livres sur la Palestine — après avoir fait une introduction sur les camps de réfugiés là-bas, en me disant « ouh là là, tu meubles, tu repousses l’échéance » — puis Thibaut joue un nouveau morceau, sans doute mon préféré, celui où il fait du taping — cette incroyable technique où on tape sur les cordes de la guitare au lieu de les gratter ou de les pincer. Ensuite, il présente avec passion les différents outils qu’il utilise pour rendre sa musique si différente, les loopers, les réverb’, les delay, etc. Il y développe une très maline analogie entre composition musicale et écriture littéraire, dans l’espoir, je le comprends sans qu’on se le dise, qu’elle rassure Florian et le décide à bien vouloir écrire. Et ça marche !



Je propose qu’on parte d’une des images d’un album-jeunesse que j’ai découvert récemment, « Terrabelle ». Mots écrits en écriture automatique en découvrant l’image, recherche de mots qui riment avec les premiers, phrases qui associent les mots, Marco se prête à tout, avec sérieux et créativité. Et puis, quand on travaille tous ensemble sur le rythme des phrases pour en homogénéiser la musique (on a décidé de partir sur du 9 pieds), je sens qu’il décroche. Ce n’est pas tout à fait l’heure de la fin de l’atelier, mais je décide de ne pas insister. Ci-dessous, le texte qu’a bien « voulu finalement écrire » Marco :


Mon petit frère a fait un cauch’mar

A caus’ du monstre dans le placard

La maudit’ bêt’ ! Je l’ai poursuivie

Dans la vill’, j’y ai passé ma vie

La Polic’ m’a pris en filature

J’finis en prison dans le futur


PS : on croyait finir un peu en avance et choper le train d’avant pour retourner chez nous, eh bien c’est raté. Début d’émeute dans un des quartiers pour adultes, feu (sans flamme) de matelas, fumée nocive dans tout un étage, pompiers appelés, début de bagarre dans une des cours, surveillants soudain tous sur les dents, partout, même au QPM, tout à coup, tout est bloqué, aucune circulation possible. On a attendu une bonne demi-heure pour sortir, en ayant l’impression d’être dans un film. Et en ayant surtout la conviction que, pendant cette demi-heure, on a un peu mieux compris ce qu’être en prison veut dire. Et sincèrement, désolé pour les polémiqueurs de tout poil et de tous les réseaux sociaux, ça ne veut en aucun cas dire que c’est le club Méd’. Pour personne.



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