Les années Mitterrand ou l'art du mensonge ?

Dans EVE ET LOUIS (ET QUELQUES AUTRES X), mon possible deuxième roman et "suite à l'envers" de BLANCHE AU FIL DES JOURS, j'expérimente le surgissement du présent dans une narration pourtant au passé. Est-ce moi qui veut jouer les narrateurs omniscients ou simplement certains faits généraux qui s'imposent. Ou comme si écrire certains mots qu'on pourrait juger importants réclamait une mise au point sur leur sens ou leur histoire : oui, certains mots sont tellement usés...


Par exemple, "mensonge"... En plein milieu d'un épisode plutôt croquignolet de la vie de Eve, mon héroïne, voici ce que je me suis senti obligé d'écrire (avec un peu d'avant et un peu d'après en guise de paquet cadeau) :


"...Arrivée devant son lycée, Eve vida un échantillon Guerlain dans son cou : en pénétrant dans le hall d’accueil triangulaire, elle empestait un mix poule-de-luxe-de-province et palefrenier-de-retour-d-écurie. Peut-être est-ce à grâce à cette odeur infecte que la pionne qui se trouvait là ne l’envoya pas chez le surgé... Ronde et rougeaude, elle se contenta de glapir, forçant la voix et bombant une poitrine qu’elle avait plus opulente qu’Eve — une supériorité qui la rendit certaine de pouvoir la mépriser et d’avoir tout pouvoir sur elle :

- Toi, je vais être obligée de te foutre une colle !

Eve répondit du tac au tac :

- J’ai des règles douloureuses. Chaque fois, ça me scie. Pas vous ?

Soudain gênée, la surveillante ne sut pas quoi répondre et beugla qu’il fallait filer en classe fissa fissa. En chemin, Eve commença à préparer mentalement son cinéphile mensonge du lendemain…


Le Mensonge est vieux comme la fameuse histoire du Jardin d’Eden : Adam, sa côtelette devenue femme, le serpent, la pomme et enfin la Chute. Consigné dans au moins trois livres saints, il fut d’abord de Nature Divine, ce qui rendit son combat difficile : demandez aux Galilée, Newtow, Darwin et autres Einstein — pas beaucoup de français dans la bande. Tous ceux qui s’en réclamèrent pendant des siècles furent de sacrés menteurs, qu’ils soient papes, empereurs ou monarques. Des menteurs éclairés puisqu’ils prétendaient tenir leur pouvoir de la Lumière Divine. Bizarrement, le mouvement de fond qui fit passer le Mensonge du Créateur à ses créatures — qui seraient prétendument à son image — s’appela aussi Lumière. Le Siècle des Lumières. En sortant des cathédrales et des palais royaux, les unes et les autres bientôt pillés ou détruits par des mouvements révolutionnaires — mais faire une révolution, n’est-ce pas toujours revenir à un point de départ, comme la Terre après 365 jours ? —, le mensonge perdit en majuscule, gagna les maisons humaines, les gouvernements et leurs administrations — le monde entier quoi ! — et devint synonyme de « politique ».

Mais qu’importe : pendant près de deux siècles, de Dieu à l’Homme, le M(m)ensonge reste donc « dans la famille » comme on dit. Et comme dans les romans de famille, la mort à la fin résout tout, autre révolution : mourir, aller en enfer ou au paradis, est un retour aux origines, par des chemins où la poussière est redevenue poussière après un petit tour en l’air, à la lumière pour quelques-uns, sous de noirs nuages pour beaucoup d’autres. Mais là encore qu’importe : la mort sera toujours l’absolution du mensonge. La vérité ne met pas de grains d’or dans la poussière qui retombe.

Récemment, tout se gâte. Sans demander son avis à Dieu, mort en Allemagne sous les coups d’un certain Nietzsche peu avant deux guerres mondiales menées en moins de trente années, ne voilà-t-il pas que les hommes prétendent faire mentir la Nature. Lui faire dire qu’elle est inépuisable, infinie, qu’elle saura toujours se remettre des pires blessures et des pires ravages. Noyé dans l’euphorie du deuxième après-guerre, celui qui mit au jour de telles horreurs que certains les déclarèrent fausses et non advenues (on appelle ça le révisionnisme, un mot pas si loin que ça de révolution), ce mensonge passe pour vrai le temps d’une bonne génération, celle de trente nouvelles années cette fois dites « Glorieuses » — mais quelle gloire y-a-t-il à saccager sa propre maison, après avoir détruit les églises de campagne ou la Bastille ? Dès la génération suivante, la X, celle d’Eve, Louis et de quelques autres, le doute étreint et la peur s’immisce : oui, en anticipant un peu, on pourrait dire que la maison brûle et qu’on regarde ailleurs. Mais surtout, l’incendie paraît injuste : « on ne savait pas, nous, que la bicoque était inflammable, on ne nous l’avait pas dit. On nous avait promis du mieux sur du mieux pour l’éternité, amen. Des assiettes toujours pleines, de l’oxygène à satiété, du vert en veux-tu-en-voilà, de vrais hivers et des étés parfaits pour partir en vacances. On y a cru, nous, aux chansons qui disaient qu’il en faut peu pour être heureux, les It’s a wonderful world et autres I feel good. » Mais quoi ? Il faudrait réfléchir un peu au lieu d’écouter des chansons !

Eve comme beaucoup d’autres a grandi dans ce mensonge-là, c’est-à-dire dans la facilité : mentir, c’est tellement plus simple que dire la vérité, ça règle les problèmes bien plus vite, même si, sur la durée, cela demande beaucoup d’attention et de gymnastique mentale. Mais Eve (comme, là encore, beaucoup de ses co-générationnaires) a été une excellente élève en classe : l’attention et la cogitation, ça les connaît, les X. Mais ces qualités scolaires ne leurs seront d’aucune utilité face au mensonge généralisée qui s’annonce et qui ne s’apprend nulle part, celui du Minitel (rose ou pas), d’internet puis des fake-news : on ne fait pas du brain-building avec des rameurs, des agrès ou des poids qui changent de formes, de couleurs ou d’aspects à chaque milliardième de seconde. Ajoutons à cela, concernant la seule Eve, qu’à un endroit (c’est-à-dire chez ses parents), elle a été à mauvaise école : elle y a côtoyé un homme qui, bientôt président du pays, réussira à mentir sur son état de santé pendant plus de quinze ans, et à cacher pendant plus de vingt l’existence d’une fille portant un prénom inspiré du nom d’un cardinal, Ministre d’État et Conseiller des deux plus grands rois de France. Un concentré de mensonges ce Jules Mazarin-là.


Pour aller au cinéma sur des heures de lycée, Eve a été plus modeste que Jules ou François, mais assez ingénieuse tout de même.

Le matin, elle n’écouta rien en cours, ne pensant qu’à sa sortie interdite de treize heures trente : elle allait revoir le Satyricon ! Vulgairement, elle en mouillait d’avance. A midi, aux toilettes, Eve faillit vomir : les équations du troisième degré s’étaient mêlées à l’invasion de Prague par l’armée soviétique et aux vers stupides de Musset, à en avoir mal au ventre et à la tête. A la cantine, la bientôt fugueuse se contenta d’une pomme et, assise au bout d’une table clairsemée, la pela lentement. Ses mains tremblaient. En guise d’épluchage, le couteau à dents mangea la moitié de la chair du fruit, et, à la fin du massacre, ne laissa guère mieux qu’un trognon ; Eve ne le mangea, la gorge serrée par cette question : « mais quand est-ce qu’il va arriver ce coup de fil, bordel ! » Elle avait pourtant dit clairement à Charles de l’appeler à midi et demi pile ! Et il était au moins trente-cinq. Elle allait arriver en retard à la séance.

Enfin une surveillante (la même que la veille) montra le bout de ses seins et annonça d’une voix forte : « Eve Barré ! Appel urgent. Petit bureau », lieu bien connu des élèves. Quand l’un d’eux recevait un appel personnel urgent, il était accompagné dans cette minuscule pièce meublée uniquement d’une table où trônait un antique téléphone noir. Le mur qui séparait le « petit bureau » du très grand bureau du lavasse surveillant général voisin était aussi épais qu’une feuille de cigarette. Sans un mot mais en marchant à la cadence d’un légionnaire, la surveillante fit presque courir Eve jusqu’au téléphone à élèves. Arrivée devant lui, porte fermée, mur tremblant, elle faillit repartir, mais finalement décrocha. Une voix inconnue annonça « un appel pour vous » puis Eve entendit Charles qui pouffait de rire à l’autre bout de la ligne..."

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